Les inégalités augmentent aussi au Québec

28 mai 2015

Plusieurs croient que les inégalités sociales augmentent partout ailleurs, mais pas au Québec. Après tout, n’avons-nous pas un bon filet social qui protège les plus démunis? Nourrie par le discours populaire et par les propos de divers politiciens, économistes et chroniqueurs, cette présomption voulant que nous fassions exception est malheureusement fausse. Les inégalités croient ici aussi. Pour comprendre le phénomène, regardons ce que les diverses études révèlent sur le sujet.

Plusieurs facteurs pourraient expliquer pourquoi certaines études affirment que les inégalités de revenus n’augmentent pas.

D’une part, certains chercheurs les mesurent à partir de 1998. Or, à la lumière de certaines recherches, c’est avant cette date que les inégalités auraient fortement crû, soit au cours des années 1980 et 1990, avant de se stabiliser à un niveau élevé.

D’autre part, certains spécialistes soutiennent que les inégalités sont stables depuis les années 1970. Ces derniers se basent sur le ratio interquintile, qui compare le revenu moyen des 20 % les plus riches à celui des 20 % les plus pauvres. Selon cette mesure, les inégalités de revenus après impôt sont en effet demeurées à peu près au même niveau entre 1976 et 2011.

Or, cette approche est limitée. D’abord, elle ne compare pas les plus pauvres aux plus riches, mais plutôt avec la haute classe moyenne, ce qui dilue les inégalités au sommet. En effet, au sein du premier quintile, seul le 1 % le plus riche a vu ses revenus augmenter, alors que le revenu des 9 % ou des 19 % suivants n’a pas crû d’autant; ce phénomène s’est produit dans la plupart des pays développés. La méthode du ratio interquintile dilue la hausse du 1 % au sein du premier quintile et minimise ainsi l’écart de revenus des moins nantis avec les plus riches.

Ensuite, cette mesure repose sur le fait que la part du revenu des 20 % les moins nantis n’a pas reculé, contrairement aux 60 % du milieu de la population. Cette façon de mesurer ne dit donc pas grand-chose sur la classe moyenne, ni sur les revenus les plus élevés.

Finalement, si cette mesure permet d’affirmer que les écarts de revenus après impôt n’ont pas augmenté entre les 20 % les moins nantis et les 20 % les plus riches, elle ne permet pas d’affirmer que toutes les inégalités n’ont pas augmenté.

Un tout autre portrait

Il existe d’autres instruments de mesure des inégalités de revenus, par exemple le coefficient de Gini, un indicateur largement utilisé par la communauté scientifique. Cet indicateur réduit l’ensemble des écarts de revenus à un seul chiffre, où 1 représente une inégalité absolue et 0 représente une égalité absolue.

Au Québec, comme le montre la figure 1, le coefficient de Gini a augmenté entre 1976 et 2011, même lorsque l’on considère le revenu après transferts gouvernementaux (revenu total) et ce revenu après impôt.

Figure 1

Figure1.jpg

D’autres indicateurs témoignent d’un accroissement des écarts de revenus au Québec durant cette même période :

  • le revenu médian et la taille de la classe moyenne ont décliné;
  • l’endettement des ménages a triplé;
  • la part des revenus captée par le 1 % le plus riche est passée de 5 % à près de 9 % (de 3 % à 7 % si l’on considère le revenu après impôt).
  • la figure 2 montre qu’entre 1982 et 2011, le revenu après impôt du 1 % le plus riche a crû de 88 % alors que celui des 99 % restants a augmenté de seulement 14 %.

Figure 2

 

Figure2.png

La croissance profite aux plus riches

Au Québec, la croissance économique des dernières décennies a surtout profité aux mieux nantis, comme l’indique la figure 3, qui compare l’évolution du revenu médian des ménages et du Produit intérieur brut (PIB) par habitant.

Figure 3

Figure3.jpg

Le revenu médian des ménages québécois a reculé entre 1981 et 2011, et ce, malgré une croissance de près de 50 % du PIB/habitant réel (ajusté à l’inflation). La quasi-stagnation du revenu médian est en partie attribuable à la combinaison de deux phénomènes: une diminution de la taille des familles et une augmentation de la proportion des ménages formés de personnes seules et de personnes âgées.

Le revenu médian des familles formées de deux personnes a en fait augmenté, surtout de 2006 à 2010, avec un sommet en 2009. Cette croissance a toutefois été bien plus faible que celle du PIB par habitant.

D’ailleurs, entre 1982 et 2012, le revenu du 1 % le plus riche a doublé, passant de 243 500 $ à 477 000 $. Pendant ce temps, le revenu des 99 % restants n’a progressé que de 6 %, passant de 28 900 $ à 30 700 $.

Le fait est donc indéniable: les inégalités ont augmenté au Québec, et si la tendance se poursuit, elles risquent de s’accroître.


Ce billet a d’abord été publié sur le blogue Le mirador des inégalités, de l’Institut du Nouveau Monde.